Au cours d’une interview exclusive accordée à Versvert-infos à quelques heures de la célébration de la journée mondiale de l’environnement du 5 juin 2026, le Président du Conseil d’Administration de l’ONG Juristes pour l’Environnement au Congo (JUREC), Me Félix Credo Lilakako Malikuka, a passé en revu quelques questions d’actualité liées à la célébration de cette journée axée sous le thème : « Les signaux sont clairs, la suite nous appartient, maintenant pour le climat », pour ainsi dire « l’action climatique ». Me Félix Lilakako a, par cette occasion, abordé les questions relatives au rôle que chaque partie prenante (gouvernement, secteur privé, société civile, médias …) devrait jouer dans la lutte contre le changement climatique ; aux actions à mener ; à la législation tant nationale qu’internationale et son application stricte, et surtout à l’adoption par le gouvernement, d’une loi spécifique au climat. Dans les lignes qui suivent, l’intégralité de cette interview.
Versvert-infos : Me Félix Lilakako, vous êtes le Président du Conseil d’Administration de JUREC. Vous avez commencé le mois de juin avec un webinaire sur le changement climatique. Quel est l’enjeu pour JUREC dans le cadre de ce mois de juin dans le domaine de l’environnement ?
Me Félix Lilakako : Comme vous l’avez si bien dit, le mois de juin est un mois historique sur les questions environnementales. Il nous rappelle le début d’un combat qui a été mené depuis les années 70, lors de la première conférence internationale des Nations unies sur l’environnement tenue à Stockholm du 5 au 16 juin 1972. Etc’est à Stockholm qu’il a été posé les bases de ce qu’on peut qualifier aujourd’hui de droit de l’environnement en tant quedroit de l’homme. Et donc, lors de cette grande conférence de Stockholm, les Etats s’étaient accordés pour instituer ce qu’on qualifie de la « journée mondiale de l’environnement ».
Une année plus tard, soit en 1973, il y a eu la première journée mondiale de l’environnement qui avait pour thème, « une seule terre ». Cette thématique rappelait déjà le début d’une mondialisation de l’environnement, d’une planétarisation ou d’une planétisation de l’environnement. Ainsi, la journée mondiale de l’environnement telle qu’instituée par les Nations unies est un moment de réflexion, d’analyse et de la recherche des solutions sur des questions environnementales. C’est un moment qui est institué par les Nations unies justement pour réfléchir autour des enjeux environnementaux et voir quelle attitude la population devrait adopter face à l’environnement, notamment face aux enjeux liés au changement climatique.
Pour cette année, le thème retenu par les Nations unies porteeffectivement sur « le changement climatique, maintenant pour le climat », un thème qui appelle à l’action de l’humanité sur le climat, à la responsabilité que porte les Nations et les populations sur les aspects climatiques. C’est pour cette raison qu’en tant qu’organisation spécialisée sur des questions environnementales, nous avons saisi l’occasion pour lancer effectivement ces réflexions sur les aspects climatiques.On aura plusieurs activités, notamment des webinaires pour réfléchir sur les questions liées au changement climatique afin de nourrir la thématique choisie au niveau international.
Un début du mois en trompe pour JUREC
Le 1er juin, lors du lancement du mois de l’environnement, nous avons organisé un webinaire, une grande réunion sur le changement climatique, où nous avons réfléchi sur trois thématiques avec trois intervenants. Nous avons d’abord réfléchi sur l’aspect lié aux politiques climatiques : quelles sont les politiques climatiques qui existent, comment est-ce que les politiques sectorielles voient les questions climatiques.
Nous avons également réfléchi sur les questions de la loi, ducadre juridique sur le changement climatique pour savoir s’il en existait au niveau tant national qu’international et voir comment consolider, solidifier effectivement les engagements de la RDC. Nous avons également réfléchi sur l’épineusequestion des financements, où il y a des engagements pris par les Etats au niveau international pour appuyer les efforts d’adaptation, tout comme d’atténuation des effets liés au changement climatique.
Nous avons planifié comme ça durant quatre semaines, quatre séries de webinaire : le 8 juin, un autre webinaire se pencherasur les engagements climatiques de la RDC. Un expert du ministère de l’environnement va parler de ces engagementspour essayer d’évaluer ces engagements. Nous allons également réfléchir sur l’article 6 de l’Accord de Paris qui fait partie des certains engagements.
Versvert-infos : En organisant ces activités, quel est le signal que JUREC voudrait lancer à la communauté nationale et internationale ?
Me Félix Lilakako : En organisant ces activités, le premier signal c’est de sensibiliser le gouvernement, parce que c’estlui qui détient la politique de la gouvernance sur des questions climatiques, sensibiliser le gouvernement à renforcer l’action sur le changement climatique.
Une loi spécifique sur le changement climatique
Pour nous, la première action du gouvernement, c’est de renforcer la réglementation sur les questions climatiques. Biensûr la loi portant Principes fondamentaux relatifs à la protection de l’environnement a été modifiée en 2023 pour intégrer certains éléments liés au changement climatique, mais nous pensons qu’il est tout à fait important d’amener la RDC à avoir une loi spécifique sur le changement climatique, une loi qui va traiter de manière assez claire et profonde les questionssur le changement climatique.
Mais nous pensons également que les signaux sont clairs, c’est qu’il faut également assurer l’application des normes sur le changement climatique. Pour nous, c’est important aujourd’hui que le gouvernement pousse un peu la réflexion vers la création des juridictions spécialisées sur le changement climatique, pour voir comment est-ce que la RDC peut se doter de ces juridictions qui vont s’occuper des questions climatiques.
Aussi, c’est de renforcer l’action au niveau des institutions en place, c’est-à-dire, renforcer l’intersectorialité, parce qu’aujourd’hui, parler de changement climatique ne devait pas rester l’apanage du ministère de l’environnement ou des seuls acteurs du secteur de l’environnement, d’autant plus que les secteurs des missions sont connus : l’agriculture, les mines,l’énergie et autres.
Et donc, il est important que le gouvernement renforce l’action de l’intersectorialité pour amener les autres secteurs à réfléchir ensemble, à produire des données, des actions qui peuvent être capitalisées pour montrer à la face du monde quels sont les efforts que les Etats, que la RDC est en train de fournir sur les questions climatiques, mais aussi, c’est une meilleure préparation d’un discours national sur le climat, pour savoir ce que la RDC donne, et qu’est-ce qu’elle gagne, comment porter ce discours au niveau international, comment structurer ce discours afin que la participation, par exemple, de la RDC aux différents fora internationaux ne soit pas une participation fictive ou de nombre, mais que nous y allions avec un bon discours coordonné, concerté au niveau national, et que nous puissions également revenir avec des moyens et des résultats beaucoup plus concrets.
Versvert-infos : En voyant les actions menées au niveau du pays, peut-on faire une certaine évaluation de ces dernières pour en savoir les effets dans la lutte contre le changement climatique et dans la conservation des écosystèmes ?
Me Félix Lilakako : Nous pensons que le mois de juin devrait effectivement être consacré par le gouvernement de la RDCcomme étant le mois de l’environnement, afin que du 1er au 30 juin, que des réflexions soient minées sur l’application du droit de l’environnement dans sa globalité, c’est-à-dire le respect de toutes les conventions et ses annexes. Que ce mois soit consacré à des réflexions assez profondes, à des actions du gouvernement, autant que l’on consacre le mois de mars, par exemple, comme étant le mois de la femme, où il y a plusieurs réflexions et actions qui sont minées pour voir comment promouvoir le droit de la femme.
Le rôle de chaque entité dans la conservation de l’environnement

Nous souhaitons vraiment que le gouvernement puisse consacrer ce mois de juin comme étant le mois de l’environnement en RDC, où il y aura plusieurs réflexions surla mise en œuvre des différentes conventions, sur le changement climatique qui fait l’objet des réflexions pour cette année, mais aussi la convention sur la diversité biologique et sur la lutte contre la désertification. C’est d’évaluer quelles sont les actions menées par la RDC pour assurer la mise en œuvre des conventions, et d’identifier les faiblesses qu’il y a, de voir comment renforcer la réglementation, l’action de contrôle, de la collaboration, et surtout comment ressortir le rôle que devait jouer les différents acteurs, notamment les communautés locales.
Il est assez important que ces réflexions réunissent autour d’une table, mais de manière assez sectarisée, plusieurs acteurs, que l’on réfléchisse un peu sur le rôle du gouvernement sur des questions liées à l’environnement, parce qu’aujourd’hui c’est tout le monde qui a les regards braqués sur la RDC. On parle aujourd’hui de ressources naturelles :forêts, biodiversité, minerais stratégiques. Il faut donc réfléchir sur le rôle du gouvernement, du parlement, est-ce que chaque entité joue son rôle ? Le rôle des cours et tribunaux dans la protection de l’environnement, ont-ils lesmoyens de leur politique ?
Quel est le rôle du secteur privé, qui devrait jouer un rôle assez important, non seulement sur les questions liées aux forêts, mais également sur la biodiversité, les minerais critiques et autres ? Comment est-ce que les normes environnementales sont prises en compte dans d’autres secteurs comme celui des mines, de l’énergie, des hydrocarbures, de l’agriculture ? Nous pensons qu’il est important que le gouvernement planifie toutes ces actions pour que le mois de juin soit non seulement un mois de réflexion, mais aussi un mois de l’action et de la sorte, nous permettrons à l’environnement de jouer son rôle et surtout auxressources naturelles de contribuer, non seulement à la régulation du climat, mais aussi au budget de l’Etat et au produit intérieur brut (PIB) de la République.
Versvert-infos : Le cadre juridique en matière d’environnement tant au niveau national qu’international est fourni, mais c’est au niveau de l’application que cela pose problème. Et particulièrement au niveau international, il manque un cadre juridique contraignant les Etats à lutter efficacement contre le changement climatique. Sommes-nous sur une bonne trajectoire pour renforcer ce cadre juridique et avoir les résultats escomptés dans la lutte contre le dérèglement climatique ?
Me Félix Lilakako : Effectivement, le cadre juridique existe. Lors du premier webinaire organisé avec les parties prenantes, nous avons présenté ce cadre juridique au niveau international, il y a la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques qui est un texte de base adopté à Rio en 1992, qui donne les grandes orientations. Il y a le protocole de Kyoto et le fameux Accord de Paris de 2015, qui donnent également les grandes orientations. L’avantage pour la RDC est qu’elle a ratifié tous ces instruments juridiques internationaux, et qui devraient en principe rentrer dans l’arsenal juridique interne.
Donc au niveau international, il n’y a pas assez de difficulté d’autant plus que le droit international est clair, c’est que les États gardent leur souveraineté et entrent librement dans les Traités. Mais en ratifiant ces Traités, les États sont appelés plutôt à prendre à la fois des mesures administratives,juridiques nécessaires pour l’application. Et donc le gap reste au niveau interne.
L’arsenal juridique interne
Au niveau interne, nous avons la loi sur la protection de l’environnement qui aujourd’hui prend en compte les aspects du changement animatique. Mais là encore, en analysant la loi, par rapport à d’autres lois, c’est qu’il y a un sérieux problème. Que vous lisez la loi portant protection de l’environnement, ou la loi relative à la conservation de la nature, et même sur la biodiversité, ou la loi relative à l’eau, il y a un sérieux problème de mesures d’application. Ce sont des lois qui datent de plus de dix ans qui prévoient des mesures d’application sous forme de décret, mais qui ne sont pas pris.
Cela fragilise les efforts des États dans la mise en œuvre des engagements au niveau international, mais c’est aussi le problème d’application proprement dite. L’application, c’est d’abord le suivi au niveau du parlement, est-ce qu’il y a un contrôle parlementaire sur l’application des engagements pris par la RDC au niveau international sur le climat, c’est un problème.
Mais c’est aussi un problème d’application au niveau de l’exécutif. D’abord au niveau du ministère en charge de l’environnement, puis au niveau d’autres ministères : quelles sont les actions qui sont prises depuis la ratification de ces textes, est-ce qu’au niveau du ministère du Plan, y a-t-il une certaine coordination des actions ?
Un autre élément d’application, c’est au niveau des Cours et tribunaux : on peut beau sensibiliser les populations, maximiser les recettes, élaborer des textes pour protéger la biodiversité, mais s’il n’y a pas de véritables sanctions infligées aux auteurs des crimes environnementaux, c’est encore un autre vrai problème.
Donc, nous pensons qu’il est important que la RDC réfléchisse pour mettre en place un mécanisme pour assurer le suivi de ces engagements pris au niveau international, mais aussi pour sanctionner les auteurs des violations des droits de l’environnement en République démocratique du Congo.
Versvert-infos : le mois de l’environnement a été lancé, avec tout l’état des lieux établi sur l’environnement, les forêts, la biodiversité, le climat, etc. Est-ce que pour JUREC les signaux sont bons conformément au thème de cette année ?
Me Félix Lilakako : Les signaux ne sont pas dangereux, d’autant plus que nous avons un gouvernement en place qui s’active à appuyer la réforme sur les questions environnementales. Les signaux sont bons et nous pensons qu’il est important de capitaliser l’existant et d’avancer.
Pourquoi nous le disons ? Parce qu’il existe un cadrejuridique. Il faut s’assurer de l’actualiser et de l’appliquer. Nous avons une dynamique assez forte au niveau national, des organisations de la société civile qui sont très mobilisées avec beaucoup d’énergie pour travailler sur ces questions. Nous avons des communautés locales qui sont structurées et disponibles à accompagner. Nous avons le secteur privé qui appuie l’Etat dans le développement de plusieurs projets, à l’instar des projets carbone.
Renforcement de la gouvernance
Bref, il est important seulement de renforcer la gouvernance pour permettre, non seulement à ceux qui veulent intervenir sur des questions environnementales, trouvent un terrain assez balisé par des normes et des structures de gouvernance bien définies, mais il faut aussi s’assurer que les communautés locales tirent effectivement le bénéfice de tout ce qu’il y a comme ressources. Il ne faudrait pas qu’on continue à chanter en longueur des journées qu’on travaille pour les droits descommunautés, alors qu’en réalité, lorsqu’on descend sur leterrain, c’est n’est pas ce qu’on présente dans les rapports.
Nous pensons qu’il est important que cette question de l’environnement général, mais aussi cette question de climat qui n’épargne personne, soit prise à bras le corps par le gouvernement, que des stratégies soient définies et que laRDC tire effectivement profit de ses potentialités par rapport au changement climatique.
Versvert-infos : Quel est le credo de JUREC en marge de cette journée mondiale de l’environnement du 5 juin 2026 ?
Me Félix Lilakako : La journée du 5 juin de chaque année a été décrétée par les Nations unies comme étant une journée internationale de l’environnement. C’est une occasion pour la population de réfléchir sur des questions environnementales etde voir quels sont les problèmes d’environnement que nous avons et quelles sont les solutions qu’il faut proposer. Pour cette année 2026, les Nations unies ont choisi pour thème « le changement climatique », c’est-à-dire, mobilisons-nous pourl’impact du climat. C’est une occasion pour le gouvernement de la RDC de réfléchir sur ce qui est déjà fait, ce qui n’est pas fait et ce qui devrait être fait.
Une loi spécifique sur le climat
Et nous nous pensons que c’est une occasion aussi pour le gouvernement de consacrer le mois de juin comme étant le mois de l’environnement, de telle sorte que le gouvernement aura à réunir l’ensemble des parties prenantes pour réfléchir sur toutes ces questions, pour voir quelles sont les solutions à proposer. Nous avons mis un œuvre des réflexions sous forme de webinaires pour partager des informations sur le changement climatique avec des experts, et nous pensons que c’est une contribution à ces efforts.
Sur le plan de la réglementation, nous pensons en fin qu’il est important que le gouvernement envisage de doter le pays d’une réglementation spécifique sur le climat. Une loi qui comporte des normes sur le changement climatique, tel que cela a été ratifié par rapport à la Convention sur leschangements climatiques, par rapport à l’Accord de Paris. Voilà notre pensée.
Interview réalisée par Ruben Ns Mayoni
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