Organisée du 7 au 10 octobre 2026 à la Grande Résidence de Kinshasa, la 12è édition de l’EXPO BÉTON place la transformation urbaine au centre des débats. Sous le thème « Kinshasa, locomotive de la transformation des villes de la RDC », les échanges mettent notamment en lumière les enjeux de la réforme foncière, de l’aménagement du territoire, de la reconnaissance des droits coutumiers et de la numérisation de l’administration foncière. La modernisation des villes congolaises passe-t-elle par une meilleure maîtrise du foncier et une planification territoriale adaptée aux réalités locales ? C’est l’une des questions soulevées lors des échanges organisés dans le cadre de la 12è édition de l’EXPO BÉTON, rendez-vous consacré aux enjeux de construction, d’urbanisme et de développement des villes en République démocratique du Congo.
À Kinshasa, où la pression foncière et les défis d’organisation urbaine constituent des préoccupations majeures, les interventions des panélistes ont mis en évidence la nécessité de rapprocher les politiques publiques des réalités vécues par les communautés. Les discussions ont porté sur l’articulation entre les droits coutumiers et le droit moderne, ainsi que sur l’apport du numérique dans la sécurisation des données foncières. Deux leviers présentés comme essentiels à une gouvernance territoriale plus efficace.
Prenant la parole en sa qualité de président du Conseil supérieur de l’autorité traditionnelle et coutumière (CONATC), Sa Majesté Mfumu Difima, Roi Kongo, a appelé à faire de la réforme foncière un véritable instrument de refondation de l’État, plutôt qu’une simple opération administrative. Pour lui, la réorganisation du secteur foncier doit permettre de corriger les dysfonctionnements hérités du passé, tout en garantissant une meilleure prise en compte des droits des communautés coutumières dans les décisions relatives à leurs terres.
A cet effet, le souverain coutumier a salué le travail de la ministre des Affaires foncières, la princesse O’Neige N’Sele Mimpa, dans l’aboutissement de la réforme. Il a toutefois insisté sur la nécessité d’associer pleinement les autorités coutumières à sa mise en œuvre. À ses yeux, l’aménagement du territoire ne peut se construire durablement sans tenir compte des structures traditionnelles qui participent à l’organisation des communautés et à la gestion des terres.
Illustrant les difficultés rencontrées sur le terrain, Mfumu Difima a évoqué les situations dans lesquelles une autorisation d’exploitation agricole accordée par une communauté peut progressivement être assimilée à un droit de propriété plus étendu, à la suite de démarches administratives. Une confusion qui, a-t-il expliqué, risque de fragiliser les droits des communautés sur leur patrimoine foncier.
Il a ainsi plaidé en faveur d’une clarification des responsabilités entre l’administration foncière et les autorités coutumières, afin d’éviter que des procédures administratives ne conduisent à la remise en cause des droits des populations concernées. Au-delà de la reconnaissance symbolique, le président du CONATC a également martelé sur la nécessité de doter les chefs coutumiers d’un cadre institutionnel clair et de moyens adaptés à leurs responsabilités. Son message est sans équivoque : la transformation des villes congolaises doit s’appuyer sur une planification territoriale inclusive, capable de concilier les exigences du droit moderne, les pratiques coutumières et les réalités locales.
Numérisation du foncier : la souveraineté des données au centre des préoccupations
De son côté, le conseiller spécial chargé du numérique à la Présidence de la République a mis l’accent sur la dimension technologique de la réforme foncière. Il a rappelé que le Plan national du numérique, validé en septembre 2019 après son élaboration par des experts congolais, accorde une place importante à la gouvernance et à la régulation.
Pour ce responsable, l’un des principaux défis du secteur foncier demeure la maîtrise des informations relatives aux propriétés. L’absence d’une connaissance suffisamment fiable et centralisée des données foncières complique, en effet, l’identification des droits et la sécurisation des transactions. La numérisation apparaît dès lors comme un outil susceptible de moderniser les procédures administratives, d’améliorer la traçabilité des documents et de renforcer la sécurité des informations liées aux propriétés.
Cependant, l’intervenant a prévenu que cette transformation ne saurait se limiter à la conversion des documents papier en fichiers électroniques. Elle implique aussi des garanties solides en matière de cybersécurité, de protection des données personnelles et de souveraineté numérique.
Pour illustrer cet enjeu, il a évoqué l’éventualité d’un hébergement des données foncières congolaises sur des infrastructures étrangères, notamment celles d’entreprises technologiques américaines. Il a rappelé que le CLOUD Act américain permet, sous certaines conditions légales, aux autorités compétentes d’exiger de certains fournisseurs concernés la communication de données placées sous leur possession, leur garde ou leur contrôle, y compris lorsqu’elles sont stockées à l’étranger. Cet exemple, a-t-il expliqué, montre que le choix des infrastructures d’hébergement dépasse le seul cadre technique et soulève des questions de maîtrise des informations stratégiques de l’État.
Le conseiller spécial a ainsi souligné l’importance du Code du numérique dans l’encadrement de la gestion et de la protection des données. Il a également rappelé le rôle d’accompagnement stratégique de l’Agence pour le développement du numérique, dans la planification et la coordination des initiatives de transformation numérique du gouvernement. L’enjeu consiste donc à bâtir une administration foncière moderne, capable de sécuriser les titres, de fiabiliser les données et de préserver la souveraineté numérique de la RDC.
Deux interventions, un même défi : mieux organiser les villes congolaises
Bien que leurs approches diffèrent, les interventions de Mfumu Difima et du conseiller spécial chargé du numérique convergent vers une même exigence : améliorer la gouvernance foncière afin de soutenir une transformation urbaine durable.
D’un côté, la reconnaissance des droits coutumiers et la participation des communautés doivent contribuer à prévenir les conflits fonciers et à renforcer la légitimité des décisions d’aménagement. De l’autre, la numérisation et la sécurisation des données peuvent améliorer la transparence, la traçabilité et l’efficacité de l’administration.
Ces deux dimensions se complètent. Une administration numérisée ne saurait, à elle seule, résoudre les contestations foncières si les droits des communautés ne sont pas correctement établis et pris en compte. De même, une reconnaissance des droits coutumiers gagnerait en efficacité si elle s’appuyait sur des mécanismes fiables d’enregistrement, de gestion et de protection des informations foncières.
Dans une ville comme Kinshasa, confrontée à d’importants défis d’urbanisation, ces questions revêtent une importance particulière. La maîtrise du foncier et la planification de l’espace constituent des conditions essentielles pour organiser les infrastructures, encadrer l’expansion urbaine et améliorer les conditions de vie des populations.
À travers son thème, « Kinshasa, locomotive de la transformation des villes de la RDC », cette 12ᵉ édition de l’EXPO BÉTON met ainsi en évidence la nécessité d’une approche intégrée du développement urbain, associant réforme institutionnelle, aménagement du territoire, innovation technologique et participation des communautés. Reste désormais à traduire ces orientations en mécanismes opérationnels, capables de répondre aux réalités du terrain et d’accompagner durablement la transformation des villes congolaises.
Onesime Lukau
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