Entre immense potentiel énergétique, exploitation des ressources naturelles et faible accès des populations à l’électricité, la RDC cherche encore sa propre trajectoire. Dans cette optique, la CORAP et ses partenaires veulent faire du livre blanc sur la transition juste un outil de dialogue et de propositions en vue d’une stratégie nationale qui place les communautés au cœur des choix de développement. La RDC veut-elle être un « pays solution » pour le monde sans que ses propres populations bénéficient pleinement de ses ressources ? C’est l’une des questions qui ont dominé, mardi 22 septembre 2026 à Kinshasa, l’ouverture de la table ronde nationale consacrée à la transition juste.
Organisée durant deux jours par la Coalition des organisations de la société civile pour le suivi des réformes et de l’action publique (CORAP), avec Notre Terre Sans Pétrole et Rainforest Foundation UK, la rencontre met au centre des discussions un livre blanc élaboré par la société civile. Le document entend nourrir le débat national sur les choix énergétiques, économiques et environnementaux du Congo et contribuer à l’élaboration d’une future stratégie nationale de transition juste.
Présentant le document, le Secrétaire exécutif de la CORAP, Emmanuel Musuyu, explique que la démarche s’est appuyée sur les réalités vécues par les communautés locales.
« Nous avons notamment retenu trois éléments essentiels : la participation, la reconnaissance et la redistribution. Il ne s’agit pas simplement de prétendre représenter les communautés. L’objectif était de leur donner la possibilité d’exprimer concrètement ce qu’elles vivent au niveau local. »
Pour la CORAP, la transition ne peut être considérée comme juste si les populations qui vivent sur les territoires riches en ressources restent éloignées des décisions et des bénéfices issus de leur exploitation.
« Le premier critère concerne la distribution : est-ce que les ressources que nous exploitons et les bénéfices qui en découlent sont réellement redistribués de manière équitable ? », « Le deuxième critère est la participation. Les communautés participent-elles réellement à la prise de décision, à l’élaboration des stratégies et à la définition des politiques publiques ? », et pour terminer « Le troisième critère est la reconnaissance. Même lorsqu’elles n’ont pas bénéficié d’une formation scolaire ou universitaire, les communautés locales disposent de connaissances et de pratiques développées au fil des générations pour protéger leurs milieux naturels. Ces savoirs doivent être reconnus et pris en compte. »
Ces trois dimensions constituent l’un des principaux axes du livre blanc, qui cherche à documenter les réalités locales et à faire émerger des pistes de réflexion pour les politiques publiques.
Énergie, le paradoxe d’un pays aux immenses potentialités

La question énergétique occupe une place centrale dans les discussions. Pour Emmanuel Musuyu, le statut de « pays solution » revendiqué par la RDC doit d’abord répondre aux besoins de sa propre population.
« La transition peut être écologique, globale ou spécifiquement énergétique. Mais ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est surtout son caractère juste. Pourquoi parlons-nous de transition juste aujourd’hui ? Parce que la RDC est présentée partout dans le monde comme un “pays solution”. Mais une question fondamentale se pose : solution pour qui et pourquoi ? », car la forte dépendance au bois-énergie constitue également un défi majeur.
« Lorsqu’on parle de transition énergétique en RDC, la première question devrait donc être de savoir comment passer du bois-énergie à des solutions énergétiques propres et accessibles. »
De son côté, René Ngongo (Rapporteur du conseil économique et social) relève lui aussi le contraste entre les potentialités énergétiques du pays et la situation des populations.
« La RDC dispose d’un potentiel énorme en matière énergétique. À cela s’ajoutent ses minerais stratégiques, qui lui confèrent un rôle important dans les réponses à apporter aux enjeux liés au changement climatique. »
Mais ce potentiel doit, selon lui, être transformé en opportunités concrètes pour la population.
« Lorsqu’on parle de transition juste, c’est précisément parce qu’il faut placer la population au centre des transitions énergétiques et, plus largement, des transitions écologiques. »
À cet effet, l’accès à l’énergie est pratiquement lié à la transformation locale des minerais et à la création de valeur ajoutée. Donc une transition véritablement juste nécessite donc d’aller au-delà de l’extraction, afin de favoriser la transformation locale des ressources et de créer davantage de valeur ajoutée au niveau national.
D’après René Ngongo, l’enjeu concerne aussi les services sociaux. Parce que lorsque les communautés auront un meilleur accès à l’énergie, de nombreux secteurs pourront se développer. Il y a l’éducation. Il suffit de voir dans quelles conditions nos enfants étudient encore dans certains milieux ruraux pour comprendre l’importance de l’accès à une énergie fiable et durable.
Pétrole, minerais, forêts : quelle trajectoire pour la RDC ?

Le livre blanc intervient alors que la RDC cherche à valoriser ses ressources naturelles tout en affirmant son rôle dans la lutte contre le changement climatique. À l’en croire, Emmanuel Musuyu, cette situation impose de questionner la cohérence des choix énergétiques du pays, autour des hydrocarbures.
« Aujourd’hui, le monde entier parle de transition énergétique. Dans le même temps, la RDC affiche son ambition d’exploiter ses ressources pétrolières. Il est donc important de s’interroger sur la cohérence de ces différentes orientations. »
La réflexion s’inscrit dans la continuité de la campagne Notre Terre Sans Pétrole, portée par plus de 200 organisations de la société civile, selon les éléments présentés durant la table ronde.
« L’objectif était de réfléchir à des alternatives et d’encourager le pays à s’orienter davantage vers des secteurs verts capables de répondre à ses ambitions de développement, notamment en matière de création de ressources et d’emplois. »
Toutefois, la question dépasse le seul pétrole. Elle touche à la manière dont la RDC exploite, transforme et redistribue les richesses issues de ses ressources naturelles.
« Nous voulons surtout voir émerger une véritable stratégie nationale de transition juste, applicable à l’ensemble des secteurs. Aujourd’hui, chaque secteur a tendance à s’organiser de son côté. Il manque une coordination et une vision communes permettant de construire une stratégie nationale cohérente en matière de transition juste », souligne Emmanuel Musuyu.
Du livre blanc à une stratégie nationale
Représentant le gouvernement à cette table ronde, le professeur Malasi, directeur de cabinet adjoint à l’Économie du climat, a salué une démarche susceptible d’alimenter le débat national.
« La thématique choisie pour cette table ronde contribue à ouvrir un débat dont notre pays a profondément besoin : quelle transition voulons-nous pour la République démocratique du Congo ? Pour qui doit-elle être conduite ? Comment doit-elle être financée ? Et comment garantir qu’elle améliore effectivement les conditions de vie de nos populations, en particulier celles des communautés locales et des peuples autochtones ? »
Le responsable gouvernemental rappelle les atouts de la RDC dans le contexte climatique mondial.
« Notre pays dispose de forêts d’importance mondiale, d’une biodiversité exceptionnelle, d’un immense potentiel hydroélectrique et de minerais stratégiques indispensables à la transition énergétique mondiale. » Mais le statut de « pays solution » doit aussi profiter aux Congolais.
« Être un “pays solution” ne doit pas signifier que la RDC apporte des solutions au reste du monde pendant que ses propres populations restent privées des bénéfices liés à ses ressources. »
Pour la CORAP, le livre blanc constitue ainsi une première étape vers un dialogue plus structuré entre société civile, communautés et pouvoirs publics.
« C’est dans cette perspective que nous avons engagé ce travail et élaboré ce livre blanc : contribuer à alimenter le débat national, documenter les réalités vécues par les communautés et proposer des pistes de réflexion pour que la transition en RDC soit à la fois écologique, économique et surtout juste pour les populations. »
Pendant ces deux jours de travaux, les échanges doivent ainsi contribuer à préciser les contours d’une stratégie nationale de transition juste, avec en toile de fond une question centrale : comment faire des immenses ressources de la RDC un véritable levier de développement pour ses populations, tout en répondant aux impératifs climatiques ?
Onesime Lukau
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